Chronique du bareback ordinaire
Article paru dans Le
Point
(Montréal) - octobre 2003
En
avril dernier, l’auteur Erik Rémès était venu à Montréal à l’occasion
de la sortie de son roman Serial
fucker. Certains se souviendront
peut-être encore de cette pitoyable émission de télé animée par Christiane
Charrette pendant laquelle l’auteur avait été pris à partie par presque
tous les invités réunis sur le plateau, le comédien Yves
Jacques en tête. Plusieurs avaient alors reproché à Erik Rémès de
parler ouvertement du bareback alors que, soi-disant, ce genre de chose
n’existe pas au Québec. Certains l’ont traité de criminel, d’autres de
provocateur. Même le directeur de Séro-Zéro, qui avait été rejoint par la
suite par le Journal de Montréal,
avait prétendu qu’il s’agissait d’un phénomène marginal et s’était
empressé de réduire à quasiment rien la portée du message de Rémès.
Plusieurs
mois ont maintenant passé. Mon ami Vincent est revenu de vacances, il est arrivé
en ville, souriant, bronzé, magnifique, mais en même temps légèrement
inquiet. « Est-ce que je peux te parler ? » me demanda-t-il. Je lui
offris mon écoute et il me raconta qu’il avait traversé une drôle de période,
me confiant qu’il s’était senti mal pendant plusieurs jours, la tête
lourde, fiévreux, qu’il avait eu des douleurs à l’estomac, jusqu’à la
nausée. Il voulait savoir si de tels symptômes pouvaient être le signe
d’une récente infection au vih. Je le regardais, étonné. « Mais
pourquoi cette question », lui répondis-je ? Il ne se fit pas prier
pour me raconter la suite.
Vincent
vit en couple. Il a un chum. Ils sont ensemble depuis longtemps et il leur
arrive parfois de recevoir un invité dans leur lit ou d’aller ensemble au
sauna, mais ils le font ensemble et sans rien se cacher. Dans ces moments-là,
la prudence est de mise, bien sûr, mais en dehors de ça, ils ont une relation
exclusive et n’utilise pas le condom. Comme tout un chacun, ils respectent le
safe sex. Du moins officiellement. Mais dans les faits, ce n’est pas toujours
aussi simple.
L’été
dernier, Vincent s’est retrouvé seul pendant plusieurs semaines. Il en a
profité. Il est beaucoup sorti. Il a beaucoup fêté. Il est parti se reposer
à la campagne. Il a rencontré beaucoup de gars et il s’est donné à eux.
Bilan : quatre pénétrations anales en l’espace de quelques jours, les
quatre non protégées, les quatre jusqu’à l’éjaculation. Et voilà
pourquoi mon ami Vincent s’inquiétait tout à coup. Mais que lui dire qu’il
ne sache déjà ? Vincent n’est pas un innocent, c’est un garçon
informé qui connaît la problématique et les risques du sida. Il n’était ni
drogué ni soûl au moment d’agir, et il n’y a aucune explication à aller
chercher de ce côté-là.
Vincent
est jeune, moins de trente ans, il appartient à la génération qui n’a
jamais vu le sida de près et encore moins connu la mort. Néanmoins, il n’a
aucune envie de se retrouver séropositif. Ses angoisses nous le montrent bien.
Et il n’est pas fou, non plus. À chaque pénétration, il a pensé aux
risques qu’il prenait, mais le désir a été le plus fort et il a fini par
s’arranger avec sa conscience pour se donner l’autorisation du plaisir. À
chaque pénétration, sa raison lui a envoyé le message que c’était correct
et qu’il pouvait se permettre cette relation non-protégée. Ce n’est que
plusieurs jours plus tard, quand il a commencé à se sentir fatigué, que ses
angoisses se sont manifestées. S’il n’avait pas connu cette fatigue, il
n’aurait peut-être jamais réfléchi à ce qu’il venait de vivre et il
continuerait encore sur la même lancée. Vincent n’a jamais eu aucun remords
d’avoir fait ce qu’il a fait, ni après la 1ère fois, ni après
la 2e, la 3e ou la 4e ! le fait qu’il ait
recommencé en est la preuve. Seule la peur de la maladie, et l’impression
d’en voir déjà les premiers symptômes, ont réussi à le sortir de sa léthargie
pour le faire réfléchir.
L’histoire
de Vincent, c’est celle de bien des gars et de biens de filles autours de
nous, gai ou hétéro, ça ne change rien, c’est la même histoire, celle qui
nous fait toujours penser que « ce gars-là est correct », « cette
fille-là est correcte », celle qui autorise à prendre tous les risques,
malgré la réalité, malgré les mises en garde, malgré la peur, sans qu’on
sache trop bien pourquoi, simplement parce qu’on pense que le sida, c’est
toujours pour les autres, c’est un truc dont on parle à la télé mais qui
n’arrive pas.
Cette
histoire, c’est l’histoire du bareback ordinaire à Montréal et au Québec,
si ce n’est que personne ne veut appeler ça par son nom. Bien sûr, personne
encore n’en a fait ici une philosophie, un mode de vie affirmé ou une
provocation comme le fait Rémès, mais à part ça, aucune différence. Alors,
cessons de nous fermer les yeux. Assez d’hypocrisie ! Le bareback existe.
Il est là. Chez nous. Partout autour de nous. Il prend mille formes,
s’adresse à mille personnes différentes et de mille façons différentes.
Bien des gens se trouvent encore une
bonne raison de ne pas mettre de condom avec un nouveau partenaire.
Aujourd’hui, Vincent attend de faire son test de dépistage. Il est persuadé
que tout va bien aller et que ses partenaires étaient « clean ». On
le lui souhaite.

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